C’était un mercredi de printemps. Il faisait doux, ensoleillé, et pourtant ce 15 avril, le salon des Lumières était plein pour une journée d’étude et de débat proposée par ATTAC Liège en partenariat avec le CAL Liège et le RWLP, dans le cadre de Nourrir Liège et du Festival des Utopies. Le thème ? Rien moins que l’avenir de la Sécurité Sociale et la possibilité, voire l’opportunité, de l’élargir à deux branches supplémentaires : la sécurité sociale de l’alimentation (SSA) et la sécurité sociale du logement (SSL).

La sécurité sociale citoyenne et solidaire a 80 ans. Elle est un pilier essentiel de notre démocratie puisqu’elle garantit (ou devrait garantir) des droits fondamentaux pour chaque habitant du pays. Sans elle, 45 % de la population vivrait sous le seuil de pauvreté.

Pourtant, aujourd’hui, elle est gravement menacée. L’extension du système des flexijobs et du travail étudiant, le plafonnement des cotisations sociales accélèrent le définancement de la sécurité sociale. Des millions d’euros de réduction de cotisation sont concédés aux entreprises et des cadeaux fiscaux sont offerts aux sociétés de management (précompte 18%), ces sociétés utilisées par 90% des médecins dans les hôpitaux pour toucher leurs honoraires. Il faut donc réduire les coûts, rogner, ou tronçonner, sur toutes les branches existantes. C’est ainsi que le droit à des allocations de chômage après une perte d’emploi est nié pour plus de 180000 travailleurs.euses ne répondant pas à de nouveaux critères. Les allocations familiales sont rabotées. Les malades de longue durée sont sommés de retrouver du travail. Les conditions pour obtenir une pension de retraite sont revues à la hausse et les montants à la baisse.

Or affaiblir la solidarité publique, c’est offrir davantage de prise au privé en quête de profit. Ainsi dans le domaine de la santé, alors que le remboursement des médicaments par les mutuelles se chiffre à 6 milliards d’euros, l’’étude réalisée par Solidaris en 2023-2024 dénonce des superprofits d’environ un milliard d’euros par an engrangés par l’industrie pharmaceutique en raison de prix de médicaments pouvant atteindre 10 à 35 fois le coût de revient. Un modèle de « juste prix » basé sur les coûts réels de production permettrait de réduire les dépenses de la sécurité sociale d’un milliard ! L’industrie menace d’organiser une pénurie de médicaments ? N’est-il pas temps de reprendre en main la recherche et la production ?

S’attaquer à la Sécurité sociale, c’est augmenter les inégalités, précipiter des dizaines de milliers de ménage dans la précarité. C’est voler le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

Tout ceci, et davantage, nous a été rappelé en début d’après-midi, tant par l’excellent petit film de Yannick Bovy, La Sécurité sociale expliquée à ma petite fille, réalisé il y a dix ans, que par trois intervenants de choix : Jean-Pascal Labille, Jean-François Tamellini et Christine Mahy.

Face à pareil tableau, est-il bien raisonnable d’en proposer des extensions ? Comme le souligne Christine Mahy, même si elles sont souhaitables, vu le contexte, il faut en tout cas s’interroger sur les conséquences possibles.

Le matin, dans le cadre d’une Master Class avec des étudiants de HEC, des interventions diverses exploraient les pistes menant à une sécurité sociale de l’alimentation. Deux actrices d’ARSENIC 2 mettaient successivement en scène une agricultrice, une responsable d’un réseau d’aide alimentaire, une responsable de coopérative de consommateurs, une experte scientifique, pour conclure à la nécessité de prendre toutes les dimensions simultanément en compte : production agricole, distribution, consommation, impact sur la santé, et ceci pourquoi pas par le biais d’une sécurité sociale de l’alimentation ?

Le modèle agro-industriel dominant, fondé sur la production de masse, la mondialisation des chaînes alimentaires et la recherche de profits produit à la fois surabondance et famine, malnutrition et maladies chroniques, tout en fragilisant les producteurs et les écosystèmes.

Pour remettre de la démocratie dans nos assiettes, il faut sortir la nourriture du marché, ce que garantirait une sécurité sociale de l’alimentation reposant sur trois piliers : les cotisations proportionnelles aux moyens, l’universalité et le conventionnement de ce qui pourra être acheté avec la somme allouée (ou des magasins où les achats pourront s’effectuer). Une étude de faisabilité économique sur 16 ans a été faite par deux chercheurs de l’Université de Liège, Gaëtan Vanloqueren et Frédéric Chomé. Elle montre que la SSA n’est nullement une utopie et pourrait même à terme s’avérer bénéfique pour le budget de la Sécu. .

De même, il faut sortir le logement de la spéculation financière. Sait-on qu’à Liège, s’il y a officiellement 197 000 habitants, il y a en réalité 230 000 personnes qui y vivent ? Il y a donc 33 000 sans chez-soi : dormant à la rue, logés chez des amis ou de la famille…

Or la rue tue. Les conditions d’hygiène y sont catastrophiques. La violence est un risque permanent. Ne pas avoir de toit à soi est source constante d’inquiétude. Bref, l’espérance de vie des sans chez-soi est beaucoup plus courte.

Sinon une sécurité sociale du logement, il faut en tout cas une politique de logement social beaucoup plus active et mieux financée, à commencer par un recensement des logements inoccupés. Déjà des citoyen·nes s’organisent pour réagir : du côté des sans chez soi, à Bruxelles le syndicat des IMMENSEs (individus dans une merde matérielle énorme mais non sans exigences) et à Liège le SALSA (syndicat autonome des sans abris actifs) ; et du côté des propriétaires, BADALA, les Bailleurs Acteurs du Droit au Logement Abordable. À côté de représentants de ces associations, deux travailleurs dans les services de la Ville de Liège témoignaient de l’intérêt porté à la question par les pouvoirs publics.

En réponse au travail de sape effectué contre les branches existantes de la Sécu, et tout en travaillant à démontrer l’urgence (tout à la fois sociale, sanitaire et… budgétaire) de son extension, les mouvements sociaux mettent leurs colères en commun pour sauver la démocratie. Reprenons partout où c’est possible la pratique d’un véritable contrôle démocratique citoyen.


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