[Par Christiane Herman]

Le passage d’un paysagiste dans un service des plantations municipal peut faire de gros dégâts si celui-ci dépossède les jardiniers du plaisir et de la fierté qu’ils peuvent trouver dans leur travail. Ils seront réduits à être souffleurs de feuilles, ramasseurs de crottes, mégots ou canettes, conducteurs de « glouton » ou pelousiers, ou encore « tondeurs de ligneux », une tâche qui engendre des tendinites, partant des certificats médicaux. Il sera alors fait appel à des sous-traitants, et adieu au suivi et aux silhouettes harmonieuses des topiaires que progressivement ils sculptaient, adieu aussi à l’implication des subalternes, à leur vigilance sur le terrain, indispensables pour effectuer les gestes diversifiés, adéquats et de bon sens qui jadis étaient effectués par le même jardinier, le même garde champêtre, le même forestier, le même cantonnier – les gardes de nos Communs – sur le même terrain qu’ils connaissaient.

Pierre Raimbault[1] est le seul a nous avoir donné 6 stades pour l’édification d’un arbre, là ou Montpellier ne nous en donne qu’un et ainsi escamote les conséquences du traumatisme de la transplantation sur des individus qui se « construisent sur du déjà construit »[2]. Il est ainsi un des rares a avoir intégré la croissance par accumulation des arbres – chaque année un nouvel arbre en périphérie de l’ancien, une croissance strictement périphérique, comme des poupées russes – combinée à son édification, guidée par le seul bourgeon apical de l’axe vertical, auquel il faut veiller à rendre sa dominance après la transplantation ! Sans cette précaution élémentaire, nous n’obtenons que des arbres en « balai de sorcière » qui ont perdu un tiers de leur hauteur et les quatre cinquièmes de leur longévité. Il nous suffirait pour s’en convaincre, d’aller voir le résultat des transplantations, pour l’année 2000, sur les 965 km  de la Méridienne verte qui matérialise le méridien de Paris à travers la France, de Dunkerque, Nord-Pas-de-Calais à Prats-de-Molio-la-Preste, Pyrénées Orientales.

L’ubérisation des jardiniers d’une ville met également fin aux floralies bisannuelles du temps de Luc Husquinet, qui impliquaient l’école d’Horticulture de la Ville et les jardiniers provinciaux. C’était leur façon de propager leur Art vers les communes avoisinantes, en lieu et place des gabions, géotextiles ou lutte contre les mauvaises herbes avec plastique noir, sels de déneigement ou de cuisine imbécilement promus par les média, repiquage de « brosses à cabinet », arbres en bac, ivresse de la tronçonneuse et autres tailles à la testostérone, bref la brutalité de nos techniques de pointe en matière d’horticulture, arboriculture ornementale et fruitière, forêts, agriculture, élevage… sans en évaluer les conséquences autres que financières.

On attendrait d’un paysagiste qu’il s’occupe du paysage, donc des éléments pérennes de celui-ci. Mais, sans relais sur le terrain, il se retrouve comme un cul-de-jatte dans une course de décathlon. Il lui est impossible d’envisager des greffes en place d’arbres fruitiers hautes tiges ou autres arbres d’ornement adaptés à la situation, car là, il ne devrait pas tenir compte du caractère privé ou public du terrain, mais uniquement de l’effet écologique, paysagé, humain de la situation et pour y arriver, il ne pourrait que faire appel aux gardes des Communs de ces unités paysagères et cela, nos lois mercantiles et la hiérarchie le lui interdisent.



[1] Pierre Raimbault (École Nationale des Ingénieurs des Travaux de l’Horticulture et Paysage, Angers. En 2000, Lauréat du Prix Francis De Jonghe, titre décerné par des hommes de terrain à un des leurs.

[2] Ernst Zürcher, Les arbres entre visible et invisible, S’étonner, comprendre, agir. Préface de Francis Hallé, Postface de Bruno Sirven, Actes Sud, 2016.


Laisser une réponse

Accueil