[Par Patricia WILSON]

Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, Paris, La Fabrique 2020.

Andreas Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, trad. Étienne Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2020

[images de couvertures ?]

Ces deux livres doivent être lus comme un diptyque – un triptyque, si l’on tient compte du volume déjà commenté dans Lignes d’ATTAC 104, L’anthropocène contre l’histoire (2017).Le géographe suédois d’orientation marxiste Andreas Malm poursuit le procès contre le capitalisme, nous guidant à travers des centaines de sources scientifiques où il a puisé des constats effrayants. Avec une grande maîtrise de l’argumentation et du discours de vulgarisation, il dresse le tableau de la situation climatique actuelle et propose quelques mesures urgentes pour éviter la catastrophe.

Dans les trois essais qui composent La chauve-souris et le capital, Malm établit un parallèle entre la pandémie et le dérèglement du climat, montre les liens entre capitalisme et extinction des espèces (dont la nôtre) et désigne la stratégie qui est à son avis la seule possible pour contrer la tendance qui nous a menés au bord du gouffre.

Dans « Corona et climat », il commence par relier la situation de la planète dans les premières décennies du xxie siècle aux formes de l’imagination dystopique. Pensons en effet aux incendies géants en Australie, aux essaims de criquets dévastant l’Afrique orientale et l’Asie occidentale, à la pandémie du Covid-19… Pour suivre, Malm essaie de démonter l’opposition « corona (urgence) versus effondrement climatique (progression lente) ». La pandémie exige en effet des réactions rapides de la part des gouvernements, mais la question climatique aussi, car « il faut se préparer pour des changements plus rapides qu’on ne l’envisageait auparavant » ; « ce serait le contraire du graduel : une série de destructions brutales en cascade » (p. 29).

Le titre du deuxième essai est un oxymore : « Urgence chronique ». Malm y organise une quantité inouïe de données qui témoignent des liens étroits entre le dérèglement climatique d’une part, et d’autre part l’extractivisme fossile, la déforestation pour faire place à l’élevage de bovins, à la culture de soja, d’huile de palme et à l’exportation du bois. Les zoonoses (maladies infectieuses qui passent des animaux aux humains) sont l’une des conséquences du ravage des habitats d’espèces comme la chauve-souris. D’autres marchandises consommées dans les pays du Nord sont aussi sur la sellette : les viandes exotiques, bien sûr, mais aussi le chocolat, le thé, le café… Dans le « marché de l’extinction », l’UE est, selon Malm, l’exemple le plus abouti d’échange écologiquement inégal. Dans tous les cas, il y a un « metafacteur » responsable autant du désastre écologique que de la pandémie qui nous assomme : le capitalisme.

Si les deux premiers essais posent le problème dans sa terrifiante ampleur, le troisième, « Communisme de guerre », apporte l’espoir d’une solution. La crise Covid-19 a montré que les États peuvent prendre des mesures fortes sur l’économie et l’activité des personnes. Malm propose un « léninisme écologique ». L’état bourgeois – entendu comme celui que consacre la propriété privée, y compris celle des moyens de production – est le seul que Malm avoue pouvoir imaginer à présent. Or pour faire face à l’urgence, cet état doit, entre autres, exproprier toutes les compagnies d’exploitation de l’énergie fossile et les reconvertir à l’élimination de déchets ; démonter l’industrie automobile et la réorienter vers la production d’éoliennes et de panneaux solaires ; interdire les vols court et moyen-courriers et assurer les connexions terrestres par train. C’est que « le temps n’est plus au gradualisme » (p. 137).

En écho au léninisme écologique qu’il propose dans la dernière partie de La chauve-souris et le capital, le sujet central de Comment saboter un pipeline est la possibilité et l’efficacité de l’action directe. Les chapitres qui composent cet ouvrage ont une portée historique, conceptuelle et militante, respectivement : « Apprendre des luttes du passé », « Rompre le charme » et « Combattre le désespoir ». La thèse de Malm est que le choix de la non-violence ne fonctionne plus dans l’état actuel d’urgence climatique. Malm conclut que les mouvements d’émancipation réussissent grâce à l’existence de ce qu’il appelle « un flanc radical ». Si « aucun discours ne poussera jamais les classes dirigeantes à agir » (pp. 25-26), l’action directe est le chemin à suivre. [Les Vendredi pour le Futur de Greta Thunberg, Extinction Rebellion et Ende Gelände, avec leurs rassemblements massifs de 2019 montrent donc une voie possible. Mais, comme le signale Malm dans le Post-scriptum du livre, rédigé à Berlin en mars 2020, la pandémie rend les manifestations de rue difficiles, voire même impossibles.]

Les livres de Malm sont un appel à l’action et un antidote contre l’immobilisme, pour lequel « la fin du monde est plus concevable que la fin du capitalisme » (p. 170). Les auteurs et autrices cachés derrière ces livres sont les centaines de scientifiques (géographes, biologistes, médecins, physiciens…) et de journalistes et militants cités par Malm. Ils ont mené sur le terrain des recherches poussées dont les résultats sont aussi éloquents qu’ignorés des gouvernements. Pour trouver un public large, cette masse énorme de données avait besoin de la voix de Malm : c’est lui qui les a recueillis, analysés et organisés en trois volumes qui ont l’effet d’un coup de poing.


  • Publié : 7 mois ago on 4 mai 2021
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  • Dernière modification : mai 4, 2021 @ 3:47
  • Catégorie : Livres

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