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[Par Michel Ansay]

Le capitalisme? Un appétit sans carte d’identité mais avec des sigles comme HSBC ou des noms de marque comme Apple, rarement des visages mais des opérations boursières, des fusions,… aveugle et sourd aux spectacles et aux cris de la nature et des gens. Pas beaucoup d’économie, ni d’œconomie1 là-dedans.

Il faut extraire, rivaliser d’avidité, en partant d’un capital naturel, d’un capital humain. Il se fait que l’un et l’autre s’épuisent. Acheter, vendre, posséder, réaliser un surplus, une plus-value, émerger dans un ranking, un bench-marking. On mesure sans cesse, on se compare. Jacques Rancière dit férocité, brutalité, cruauté.

L’objectif de la science est de dire le vrai, sans cesse repoussant l’obscurité, répondant à la question du comment, se nourrissant d’hypothèses, de vérifications, d’expériences, de tâtonnements parfois couronnés de succès, s’imposant des critères exigeants.
La technologie, sa petite sœur, ou plutôt sa fille, c’est une autre paire de manches, en tout cas dans un contexte capitaliste. L’objectif est d’extraire à partir des données de la science, des « applications », destinées à la vente avant de penser à leur utilité.

Capital et technologie rêvent de concert.

Le rêve du capital est de posséder le monde, de l’organiser sans interférence, notamment de l’État, de la société civile. Laisser les choses s’ordonner d’elles-mêmes2, éventuellement, les confier à un ordinateur qui choisira la meilleure option, prendra la meilleure décision du point de vue de la santé du capital.

La technologie voudrait supprimer les limites, et par exemple ‘tuer la mort’ par les progrès de la médecine, ou déverser la puissance de nos cerveaux réunis dans un ordinateur bien plus puissant qu’eux (l’ambition de l’human brain project3qui veut ‘simuler’ le fonctionnement du cerveau humain).

Comment le capitalisme détruit le monde où nous vivons

Les biens communs, le partage, sont des notions étrangères au capitalisme4. J’ai été choqué par les lacérations infligées à un paysage du Cameroun par une entreprise chinoise qui passait par là, à la recherche d’or.

Posséder la terre. Acheter la pampa argentine ? Acheter des milliers d’ha de terres africaines. Expulser ou rendre impossible la vie des communautés sans égards pour leur mode traditionnel de gestion des territoires. Ces expropriations ne sont pas neuves : au XVIe siècle les propriétaires terriens britanniques expulsaient les paysans qui travaillaient leurs terres (« clearances ») pour en faire des propriétés privées où faire paître des moutons (« enclosures »).

« Vos moutons que vous dites d’un naturel doux et d’un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes » (Thomas More, Utopia, 1516).

Ce mouvement de privatisation s’est exprimé dans le colonialisme. Il s’épanouit aussi dans le pillage de la biodiversité (bios nullius5) et l’esclavage des petits agriculteurs pris dans les filets de l’endettement et des multinationales semencières.

La biodiversité n’est pas seulement mise en péril par les activités de destruction des forêts ou d’autres terres vouées à des investissements industriels mais aussi par l’expulsion des populations qui vivaient de cette biodiversité, la connaissaient, en étaient les gardiens les plus fidèles.

Des exemples par milliers de sources ou de nappes phréatiques asséchées par les prélèvements d’une plantation gigantesque ou en Inde, d’une usine de boissons sucrées. Sources ou nappes sont polluées par les activités extractives. Il faut beaucoup d’eau pour « laver » tel ou tel minerais, le dégager de sa gangue pierreuse, boueuse, ou pour fracturer le sol à la recherche de quelques gouttes de pétrole.

Quand, en 1885, Arrhenius formulait son hypothèse6, la concentration en CO2 était de 300 ppm. Elle frôle aujourd’hui les 400 ppm et sa brusque augmentation coïncide avec le début de la révolution industrielle. Le CO2 n’est pas le seul responsable : le méthane rejeté, notamment, par les bovins à l’engrais a aussi sa responsabilité. Longtemps mise en doute (elle l’est toujours par certains pays, ceux-là surtout qui sont riches en réserves énergétiques), la relation entre augmentation des gaz à effets de serre et le changement climatique est lourde de menaces pour l’équilibre de notre planète.

Il est difficile devant ces chiffres et ces pratiques de ne pas se décourager. Des ONGs bien intentionnées nous demandent d’aider des populations victimes de ces pratiques spoliatrices. Mais « Il faut passer d’un ‘faire-la-charité » à un « faire-la-justice »7.

*

L’université devrait êre le lieu de la recherche et du partage du vrai, sans exclusivité. Dominique Pestre montre que nous en sommes souvent loin8. La prétention à détenir la seule vérité était déjà présente dans l’Église catholique et romaine du XIe siècle.

Qu’en est-il du pouvoir de la technologie ?

Deux avancées dans le domaine des biotechnologies : les OGM et la technique CRISPR-Cas9. Alors que la première introduit un gène étranger (par exemple, la résistance au glyphosate), la seconde répare un ADN, identifie une zone défectueuse pour la remplacer par une autre plus avantageuse, accélère ainsi la sélection de gènes favorables.

Parfois, il s’agira de fantasmes, comme celui du cyborg9. Il ne suffit pas de planter des électrodes dans un cerveau pour parvenir à en décoder les pensées et la volonté. Il faut aussi s’y retrouver dans la soupe des neuromédiateurs10.

En revanche, elle est impuissante face aux grands périls, au premier plan desquels la crise climatique. Des pistes existent pour en freiner l’évolution, mais elles exigent une modification radicale de notre mode de production et de consommation. Il faut au contraire se méfier des tentatives de la géo-ingénierie,par exemple déployer un parapluie artificiel de SO2 au-dessus de nos têtes et ainsi renvoyer dans la stratosphère les rayons incidents.11


Les technologies, instruments d’addiction12 ?

Pour Jacques Rancière, les technologies peuvent engendrer un repli sur soi (plus exactement sur son smartphone), un oubli du monde et de ses réalités, la construction de frontières culturelles entraînant l’oubli et le rejet de l’autre, du différent, la relégation des activités d’échanges.13

Quand les choses ne sont plus ce qu’elles sont !

« Il y a quelque temps, en regardant un reportage sur les vaches à la télévision, je me suis rendu compte que ce ne sont plus des animaux mais des machines avec une entrée (leur nourriture) et une sortie, le lait… En volant à la vache les derniers restes de son autonomie de vache, l’homme s’est volé sa propre identité humaine14 et s’est transformé en tête de bétail » (Vaclav Havel, Lettres à Olga, 1990). C’est l’homme unidimensionnel, astreint à produire, à consommer de plus en plus.

La difficile question des brevets sur le vivant

Est-il légitime d’enclore, d’enfermer un savoir sur le vivant par un brevet ?

Le partage est évoqué par la CBD dès 1992, suivie du Protocole de Nagoya (2006) sur les APA (accès et partage des avantages). Mais cela ne peut que susciter de grosses résistances car le trésor de la nature est immense. Face à la CBD, l’OMC, l’organisation mondiale du commerce et les ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce). L’ADPIC est un traité international dénué de toute disposition d’ordre moral ou écologique. La CBD demande que prévale la préservation sur les accords ADPIC. L’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) tente de concilier les points de vue tout en encourageant l’innovation. Un troisième partenaire n’est pas suffisamment évoqué : les populations autochtones. Elles ont vécu dans et avec cet environnement botanique. Elles en connaissent les richesses. Or leurs savoirs, leur culture, leurs échanges ne sont pas pris en compte.

Les noces du capital et de la technologie

Le capital arrive au bout des richesses naturelles qu’il a extraites, polluées. Il a besoin d’un second souffle, celui des neurosciences, d’une médecine nouvelle, celui d’une nouvelle espérance qui va susciter de nouveaux appétits, de nouvelles addictions.

Les études menant à la certification d’un brevet illustrent la collaboration de la science et du capital. Les laboratoires privés rivalisent en taille, en capacité d’expertise et d’analyse avec les labos universitaires, mais une certification universitaire inspire confiance.

Cette alliance pourrait déboucher sur une forme de totalitarisme face auquel nous disposons encore de capacités, des capabilités15 de résistance.

  1. Dans la science occidentale

Le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et ses rapports, le 5e paru début octobre 2018. L’admirable est ici le regroupement et l’accord de centaines d’experts sur la question de l’évolution du climat. La chose est à présent assez bien connue. Le problème est devenu politique, comment aller au-delà des promesses, passer à l’action de manière juste et responsable, aller vers un scénario qui garantisse notre avenir. L’admirable, une fois encore, c’est que l’avenir reste ouvert, il ne s’agit pas d’une collapsologie.

Wikipedia,une encyclopédie, est un moyen extraordinaire de partage de l’information. Les rédacteurs des articles de Wikipédia sont essentiellement bénévoles. Ils coordonnent leurs efforts au sein d’une communauté collaborative, sans dirigeant. Près de 20000 contributeurs bénévoles.

De nos jours, on notera l’immense mobilisation des jeunes, notamment, pour innover, en utilisant, en subvertissant au besoin, les capacités, les capabilités offertes par les nouvelles technologies qui ne sont plus dès lors abandonnées à un totalitarisme subjuguant les esprits.

2. Dans d’autres savoirs (dits « non scientifiques », dont l’existence est niée par l’ADPIC).

Loin d’une approche top-down contrôlée par les multinationales, des recherches menées en commun, où l’on co-crée des connaissances. À mettre en lien avec la participation citoyenne dans la prise de décision bien informée, dans les règlements et les politiques.

Les autres médecines

Homéopathie, médecine ayurvédique, médecine chinoise, médecines traditionnelles africaines et beaucoup d’autres au statut mal identifié.

Savoirs traditionnels africains

Un professeur malien de médecine s’exprime : « les soignants sont recrutés parmi les communautés pour qu’ils soient très proches des malades et puissent ainsi plus facilement instaurer une relation de confiance. La médecine traditionnelle attache beaucoup d’importance à l’accueil du malade, à l’entourage de la communauté, au don et à l’échange dans l’acte de soigner. Et de se demander avec ATD Quart monde qui organisait la rencontre : « comment faire reconnaître la valeur de ces pratiques dans les politiques de santé ?16 Nous en sommes loin avec l’evidence based medicine17».

Le partage des savoirs. Les savoirs comme bien commun à partager. Des savoirs qui transforment. Ainsi Augustin Cihyoka de Bukavu. Il y a plus de 20 ans, il parlait déjà de kagala, de partage, d’échange. « Paniers pleins à l’aller, paniers pleins au retour. »

Les autres savoirs, des « hors-la-loi scientifiques » comme dit Michel de Certeau, des chercheurs « sans-papiers » (sans diplômes).

Les savoirs des pauvres. En premier lieu, les savoirs existentiels. Ils sont la partie la plus pointue de l’action d’ATD Quart-Monde. Il y a quelques spécialistes qui étudient la pauvreté mais il y a deux milliards 500 millions d’experts en pauvreté.

Les Organisations de justice environnementale (OJE).

A leur sujet, on parle encore d’environnementalisme des pauvres (Martinez-Alier, Barcelone). Elles ont ceci de particulier: elles naissent en dehors des cercles académiques, ce sont des sciences relayées par des activistes, des groupes éco-féministes. Il n’est pas question de brevets. Leurs prises de position sont souvent à rebours d’un extractivisme occidental. Ainsi l’Afrique du sud s’est opposée à un prêt de la Banque Mondiale d’un montant de 2,75 milliards de dollars US qui désirait financer la construction d’une centrale électrique/ L’OJE écrit : « le projet vise à approvisionner l’industrie mais il oublie les gens »18.

L’écoféminisme et les savoirs des femmes. Un exemple nous en est donné par une collaboration de l’UNESCO et de la Banque Islamique de Développement19. Les villages solaires du Bénin, du Mali et du Burkina-Faso. Dans ce dernier pays, six femmes, villageoises, n’ayant pas appris à lire, âgées de 40 à 60 ans, sont envoyées en Inde, pendant 6 mois, pour s’entraîner à la manipulation des systèmes d’énergie solaire. Les villages en sont transformés. Le frigo communautaire est installé et cela protège les légumes.

Le capitalisme vise à déposséder les gens de leurs terres et de leurs savoirs. La technologie occidentale, bon gré malgré, est au service de cette nouvelle forme d’accaparement des terres et des savoirs. Il nous faut reconstruire un savoir libre et divers.

1Pour reprendre le titre d’un livre de P. Calame : Petit traité d’œconomie », éditions Charles-Léopold Mayer, 2018, 200p.

2À la Frederich Hayek qui préconisait un ordre abstrait « self generating », un laissez-faire, un laissez aller intégral, les choses se mettront en place spontanément, d’elles-mêmes. Un Etat minimal.

3Le Human Brain Project (en français « Projet du cerveau humain ») est un projet scientifique d’envergure qui vise d’ici à environ 2024 à simuler le fonctionnement du cerveau humain grâce à un superordinateur, et dont les résultats auraient pour but de développer de nouvelles thérapies médicales plus efficaces sur les maladies neurologiques (Wikipedia).

4Au contraire, dans les sociétés traditionnelles, la nature n’est jamais privatisée mais elle appartient à une communauté locale qui en tire l’usufruit.

5 La vie, cela peut s’acheter et n’appartient à personne. Justification du bio-piratage.

6 Svante Arrhenius, ‘On the Influence of Carbonic Acid in the Air upon the Temperature of the Ground’, Philosophical Magazine and Journal of Science Series 5, Volume 41, April 1896, p. 237-276.

7 Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Texte établi et présenté par Luce Giard, Editions du Seuil, Paris, 1987.

8 Dominique Pestre, A contre-science, Seuil, 2013, p. 66.

9 Un cyborg (de l’anglais « cybernetic organism », traduisible par «  organisme cybernétique » est un être humain — qui a reçu des greffes de parties mécaniques ou électroniques (Wikipedia).

10 « Comment va votre sérotonine ? ».On en vend sur Internet pour la dépression.

11 Le Geoengineering Monitor du 4 octobre 2018 revient sur la possibilité d’expériences de ce type pourtant écartées par un moratoire de la Convention sur la diversité biologique CBD). Ces expériences sont rejetées par plus de 100 mouvements de la société civile. Les véritables causes des changements climatiques sont passées sous silence. On traite le symptôme pour pouvoir continuer comme avant !

12 Dans La Libre Belgique du 12 octobre 2018, une revue des addictions. Par exemple, 9,5 % des jeunes sont cyberdépendants et 86 % d’entre eux présentent des troubles mentaux.

13 Mais par contre, pour les avoir fréquentés, pour les sans-papiers du parc Maximilen, un puisant moyen d’échanges d’infos, un lien avec la famille.

14L’homme machine ramené à sa seule production vénale.

15 Agencies, capacités d’action.

16 « Forum Mondial Sciences et démocratie », Dakar, 5 février 2011.

17 La médecine fondée sur les faits (ou médecine fondée sur les données probantes se définit comme « l’utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse des meilleures données disponibles pour la prise de décisions concernant les soins à prodiguer à chaque patient, […] une pratique d’intégration de chaque expertise clinique aux meilleures données cliniques externes issues de recherches systématiques » On utilise plus couramment le terme anglais Evidence-Based Medicine (EBM), et parfois les termes médecine fondée sur les preuves ou médecine factuelle. (Wikipedia)

18 J. Martinez-Alier, ‘Justice environnementale et décroissance économique’, Cairn .Infohttps://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2011-1-page-125.htm

19Africa’s minds. Build a better future. Africa science and technology and innovation success stories 2014.


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