BELFIUS : l’illusion de la privatisation

Aline Fares et Frank Vanaerschot, pour le collectif Belfius est à nous

Dans un billet d’opinion publié le mercredi 21 février dans La Libre, Mikael Petitjean, professeur de finance à Louvain et à l’IESEG, tente de convaincre que l’idée d’une banque publique en Belgique est « un conte à dormir debout ». Il s’appuie notamment sur l’exemple catastrophique de Dexia pour essayer de donner corps à son argumentation.

Rappelons tout d’abord que la Belgique a vécu pendant la quasi-totalité du 20e siècle avec un système bancaire majoritairement public et coopératif. La grande vague de privatisation et de consolidation du secteur, achevée fin des années 1990, a produit une « success story » qui aura duré à peine 15 ans : en 2008, les trois plus grands groupes financiers de Belgique cotés en bourse (Fortis, Dexia et KBC) auraient fait faillite s’ils n’avaient été sauvés par l’État – et donc par la population.

La dégringolade de Dexia a été particulièrement vertigineuse. Il est donc important de s’en souvenir et de comprendre ce qui s’est passé pour éviter ce type de drames à l’avenir.

Premièrement, le Crédit communal (banque publique dans les mains des communes) a très bien fonctionné pendant plus de cent ans, pour s’écrouler moins de 15 ans après sa privatisation (création de Dexia).

Deuxièmement, et contrairement à l’ambiguïté entretenue par Petitjean dans sa carte blanche, la banque Dexia n’était pas une banque publique. Les communes belges détenaient 16 % des parts de la banque via le Holding communal, il s’agissait donc d’une participation minoritaire. On pourrait ajouter le Mouvement ouvrier chrétien (structure collective, et non publique) qui, via la société Arcofin, détenait une participation de 18 % dans la banque – mais cela ne constitue toujours pas une majorité, et encore moins une propriété publique. Difficile à partir de là de reléguer les banques publiques à la poubelle de l’histoire.

Ensuite, contrairement à ce que le professeur d’économie annonce, le solde des sauvetages bancaires est toujours négatif pour la collectivité (voir notamment les calculs de son collègue Éric Dor1 qui rappellent que le solde actuel est toujours négatif, ou la carte blanche de Jérémie Cravatte dans L’Écho du 23 janvier2). Mais, surtout, le coût des sauvetages bancaires et de la crise provoquée par les banques va bien au-delà d’un calcul comptable d’entrées et de sorties. Le Bureau fédéral du Plan a ainsi récemment constaté que le bien-être des habitantes et habitants de Belgique s’est fortement dégradé depuis la crise de 2008 3: l’état de santé s’est détérioré, le nombre de dépressions augmente et les inégalités se creusent.

Après la crise financière, beaucoup d’annonces politiques promettaient de régler le problème à la racine, pour qu’une telle catastrophe ne se reproduise pas. Mais ces promesses sont restées lettre morte. Le scénario de 2008 pourrait donc se reproduire.

En Belgique, la façon dont la crise a été gérée nous a fait perdre encore davantage le contrôle sur le secteur bancaire. En vendant Fortis à BNP Paribas, le gouvernement a cédé la plus importante banque de Belgique à un groupe bancaire international, déplaçant ainsi le centre décisionnel de la banque en dehors de Belgique et se privant d’un outil d’orientation industrielle et économique. On le voit : fournir les services financiers dont l’économie belge et ses habitants ont besoin, tout en respectant les personnes qui travaillent au sein de ces banques, n’est pas au centre des préoccupations de groupes tels que BNP Paribas et ING. Les profits réalisés ici sont renvoyés aux maisons-mères et in fine aux actionnaires, pendant que des restructurations et licenciements à grande échelle sont imposés au personnel des filiales belges4.

Le « Groupe d’expert de haut niveau » qui avait été nommé par le ministre des Finances pour travailler sur le futur du secteur bancaire belge soulignait dans son rapport de janvier 20165 l’importance stratégique des services bancaires, et la nécessité de prendre cela en compte avant de décider de l’avenir des participations de l’état dans les banques, en premier lieu Belfius.

Et c’est là qu’une comparaison avec Dexia devrait être intéressante pour un professeur d’économie. En proposant de vendre une partie de Belfius sur les marchés financiers, le gouvernement et toutes les personnes qui soutiennent pareille mesure nous préparent un retour vers le fiasco de son histoire récente : celui d’un gouvernement actionnaire qui doit composer avec les exigences de rentabilité d’investisseurs privés dont les actions sont cotées en bourse, sans aucun cahier des charges qui assure le respect de l’intérêt général. Nous l’avons dit, Dexia n’était pas une banque publique, c’était une banque cotée en bourse dans laquelle les communes et le mouvement ouvrier chrétien détenaient un tiers des actions. Même avec les meilleures intentions, et même avec une part majoritaire, ces deux actionnaires n’auraient pas pu imposer une autre gestion dans cette banque mue essentiellement par la logique de maximisation du profit.

Belfius ne doit pas être privatisée, même pas partiellement. Faire de Belfius une véritable banque publique, c’est s’inspirer d’exemples dans nos pays voisins comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Luxembourg, où les banques publiques et les banques coopératives occupent une place importante. Nous avons bien conscience qu’un État propriétaire ne garantit pas que la banque soit gérée dans l’intérêt de la population, et c’est précisément pour cela que la plateforme « Belfius est à nous » appelle à une socialisation de la banque.

La plateforme Belfius est à nous affirme que Belfius doit être dotée d’une mission sociétale, d’intérêt public, qui ne soit pas aux seules mains du gouvernement, mais du parlement, de la société civile, des employé. e. s et des client. e. s qui participeraient à la mise en place de cette mission et veilleraient à ce que celle-ci soit respectée. Cette mission doit notamment garantir un accès pour toutes et tous à des services financiers de base de qualité, et le financement du secteur public à des conditions favorables. Cela n’est possible que si les exigences de rendement ne sont pas celles, folles et dangereuses, du secteur privé.

(Opinion publiée dans La Libre Belgique le 16 mars 2018.)

 

  1. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique-economie/Sauver-les-banques-a-coute-885-millions-d-euros/9981143
  2. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique-economie/Sauver-les-banques-a-coute-885-millions-d-euros/9981143
  3. http://www.plan.be/press/communique-1749-fr-bien+etre+et+pib+evoluent+ils+de+concert+
  4. Fin 2015, quelques mois après avoir été condamnée à une amende par les Etats-Unis, BNP Paribas remontait 2 milliards d’euros de sa filiale belge BNPP Fortis et supprimait dans le même temps 1000 emplois en Belgique. Voir l’article : https://www.rtbf.be/info/economie/- detail_deux-milliards-de-dividendes-et-1050-emplois-supprimes-la-pilule-passe-mal?id=9171660 http://vanovertveldt.belgium.be/sites/default/files/articles/2016%2001%2013%20HLEG%20Report%20- %20Executive%20Summary%20-%20FR.pdf
  5. http://www.lalibre.be/debats/opinions/l-illusion-d-une-privatisation-opinion-5aaa9d8bcd709bfa6acc5c60

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