CONFLITS DANS LES SERVICES PUBLICS

Par Englebert Renier, Corinne Gobin et Christine Pagnoulle

Un pas dans la libéralisation, c’est déjà un pied dans la tombe.
Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. (Bertold Brecht)*

En rappel d’abord, la définition des services publics d’après Joseph Stassart, professeur d’économie politique à l’Université de Liège : Les services publics forment l’ensemble des activités d’utilité commune initiées par l’État et ses pouvoirs publics dans le dessein d’offrir aux citoyens les biens matériels (logements, médicaments, etc.) et immatériels (le savoir, la culture, etc.) gratuitement ou à un prix incomparablement plus bas que leur coût réel.

Ils sont financés essentiellement par les impôts, taxes et cotisations obligatoires, à ceci près que les services publics industriels et commerciaux trouvent souvent leurs ressources au sein d’entreprises publiques dont ils font partie intégrante. (1993).

Or depuis les années 1970, avec la gestion autonome, la subsidiarité, le corporatisme d’association, l’emprise du privé se fait de plus en plus puissante au sein même des services publics. Depuis les années 1990, c’est de ‘libéralisation’ qu’il est question, c’est-à-dire d’ouverture à la concurrence, mettant un terme de facto au statut de monopole d’une série d’entreprises publiques. Cela se solde par la perte de droits – perte de droits des travailleurs, mais aussi perte de droits des usagers, alors que le discours officiel nous assure le contraire. Plus personne n’ose essayer de faire croire qu’avec la concurrence les prix vont baisser. Non, la concurrence (« libre et non faussée »), c’est un peu comme une brume idéologique dont l’évidence est censée s’imposer à tous. L’Union européenne est là pour y veiller. A vrai dire, les traités s’y réfèrent d’emblée, dès 1958, mais c’est seulement à la fin des années 1990 et particulièrement avec la stratégie de Lisbonne (2000) que se déchaîne l’offensive « libéralisatrice ». Les directives européennes l’impose, certes, à terme ; les Conseils d’administration de ces services publics essentiels à notre vie en société – la Poste et les chemins de fer, pour n’en citer que deux, suivent voire anticipent avec entrain.

Pour faire jouer la concurrence, nos services publics se voient démantelés – les colis par ci, des tas de bureaux de poste R.I.P., les facteurs – ceux qui restent – géoroutés et minutés ; le rail voyageurs en international largement privatisé, la SNCB coupée en trois dès début 2005, dont la branche fret – B-Cargo – ne va pas trop bien. Etonnons-nous. En 2005 déjà, Gérard Gelmini craignait « l’appétit féroce » de « fauves » français ou allemands. En 2009, de plus en plus de concurrents viennent dévorer la part rentable du fret belge (le train complet), laissant à B-Cargo le soin de réaliser des tâches plus lourdes et plus chères (le traitement du trafic diffus ou assemblage de wagons ayant des origines et des destinations diverses, donc un type de trafic qui réclame de lourds investissements en gares de triage et en main d’oeuvre). La conséquence pourrait être la faillite de B-Cargo à l’horizon 2012. La réponse de la direction est sans ambiguïté, nous sommes bien dans la logique commerciale de services aux clients : « Qui décidera du futur de B-Cargo ? Pas le monde politique. Pas le management de la SNCB. Pas les syndicats. Seuls les clients décideront si B-Cargo aura CONFLITS DANS LES SERVICES PUBLICS Englebert Renier, Corinne Gobin et Christine Pagnoulle Un pas dans la libéralisation, c’est déjà un pied dans la tombe. Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. (Bertold Brecht) encore, ou pas, un futur ! Il est donc indispensable que, collectivement (tutelle, management, personnel et syndicats), nous nous alignions sur les attentes du marché ! » L’exact opposé de la logique services publics. Ceux-ci, par définition, sont en dehors du marché ; ils remplissent des tâches « non concurrentielles » indispensables au bon fonctionnement social mais ne peuvent les remplir que si les pertes éventuelles sont compensées par d’autres secteurs, si donc une seule structure assure TOUS les besoins du développement socioéconomique, même et surtout les services qui « coûtent ».

Or la « consolidation stratégique » annoncée prévoit une filialisation, qui ouvre la porte au capital privé. La restructuration de B-Cargo signifie la suppression d’emplois, la fin du statut de travail des cheminots et le désintérêt pour le « trafic diffus », nécessaire pour bon nombre de petites et moyennes entreprises. A plus long terme, elle profile une privatisation complète du rail, y compris pour le transport des passagers.

Comment trouver acceptable une voie qui ne peut aboutir qu’à un mépris marqué des travailleurs et des utilisateurs du rail ?

En 2005, les cheminots ont déjà donné (perte d’emplois et augmentation des tâches à assumer). C’est grâce à leur professionnalisme, lié à un statut public qui assure qualification professionnelle et sécurité du poste, qu’ils ont pu quand même garantir la sécurité de tous les usagers sur le rail. La filialisation ouvrirait la voie à l’engagement de travailleurs sous un statut dégradé. Cheminot est un métier à haut risque, tant pour ceux qui l’exercent que pour l’ensemble des personnes qui utilisent le rail ou croisent le rail, c’est-à-dire presque tout le monde. Leur statut ne peut être que protégé et soumis à un strict contrôle de la part des organisations syndicales : l’inverse relèverait de l’irresponsabilité publique. Il n’y a pas d’autre solution pour le monde politique (car malgré les déclarations de BCargo, c’est bien le monde politique qui est responsable devant les électeurs et qui dès lors doit assumer le sauvetage de notre chemin de fer) que de reconnaître que la libéralisation économique est une impasse et de négocier un changement de cap au sein de l’Union européenne pour mettre un terme à la libéralisation des services publics et redéfinir leurs missions. Il nous faut oser le refinancement public du rail, de la poste, de l’enseignement… La création monétaire n’a posé aucun problème lors du sauvetage des banques en octobre 2008. Et nos services publics, instruments fondamentaux de redistribution de la richesse, n’auraient pas droit à un financement adéquat ?

Pour plus d’informations sur le conflit à la SNCB, voir la vidéo de Gérard Gelmini expliquant la situation  et son interview en ligne. Refusons la logique délétère de la privatisation, soutenue par l’OMC et l’Union européenne. Réclamons un financement public, un contrôle public – de vrais Services publics !


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