Histoire de l’accès à l’enseignement en Belgique
[Josianne Marquet]

Historienne à l’IHOES, Micheline Zanatta explique que les raisons pour lesquelles nous sommes prisonniers d’un système scolaire marqué par la compétition entre réseaux remontent aux clivages récurrents entre cléricaux et anticléricaux au XIXe siècle, et donc entre deux visions de l’école. Il s’agit là d’un enjeu extrêmement important puisque l’enseignement permet d’exercer un contrôle sur les esprits, les moeurs, la culture et donc la société.

Sous l’Ancien Régime, le peu d’enseignement qui existait était dispensé par l’église catholique ; cette emprise était néanmoins entamée par des influences en sens contraires des deux occupations subies au tournant du XIXe siècle : les Français avaient une vision républicaine et laïque de l’école et le souverain hollandais, protestant, a favorisé les écoles d’État, (dont les deux universités d’état, Liège et Gand) dans leur lutte contre le catholicisme.

Après l’indépendance de la Belgique, un article de la constitution aura une importance capitale : il consacre la « liberté d’enseignement ». Il donne non seulement la liberté de créer des écoles mais aux parents le libre choix de l’école pour leurs enfants. En 1842, une première loi sur l’enseignement primaire a pour but avoué de « conserver le caractère religieux du peuple » et confie pratiquement l’enseignement au clergé. Chaque commune a obligation de créer une école, mais peut « adopter » une école « libre » existante.

Arrive à partir de 1850 une réaction des libéraux, qui, avec l’appui de la franc-maçonnerie et de la ligue de l’enseignement (créée en 1864), promeut de plus en plus d’écoles officielles. En 1879, un gouvernement libéral affirme que l’autorité civile doit l’emporter sur le pouvoir religieux et doit organiser des écoles publiques. Ceci provoque de grosses manifestations des catholiques et des années de conflit : c’est ce qu’on appelle la première guerre scolaire.

De 1884 à 1914, les catholiques, revenus au pouvoir, suppriment le ministère de l’enseignement, et certaines écoles publiques. Déjà, apparaissent les premières revendications des catholiques pour que l’Etat subsidie leurs écoles Pendant une bonne partie du XIXe siècle, les gouvernements catholiques et libéraux s’accordent pour refuser la scolarité obligatoire des enfants, qui à cette époque étaient obligés de travailler pour assurer la subsistance de leur famille. De toute façon, les « élites » qui veulent garder la mainmise sur le peuple n’ont aucun intérêt à créer des « écoles pour tous».
Seuls les socialistes et les libéraux progressistes défendent l’enseignement en faveur des enfants de la classe ouvrière. À la même époque, beaucoup rejettent ce changement au nom de la liberté de choix du père de famille: Paradoxalement, c’est un gouvernement catholique homogène, sous l’égide de Prosper Poulet qui, en 1914, fait passer une loi instaurant l’enseignement obligatoire et gratuit pour tous les enfants de 6 à 14 ans. Parallèlement, le travail des enfants est interdit en dessous de 14 ans. Appliquée après la guerre, cette loi prolonge le primaire par un quatrième degré.
Par un jeu de compromis, typiquement belge, l’enseignement catholique sera subsidié et les salaires des instituteurs du catholique seront payés par l’État. En contrepartie, ceux-ci devront être diplômés et l’État contrôlera les programmes. Ainsi sont consacrés l’union de deux principes, la liberté d’enseignement et l’instruction aux frais de l’État.

De 1919 à 1921, Jules Destrée devenu le tout premier ministre socialiste, et laïque en charge de l’enseignement dans un gouvernement d’Union nationale renforce, l’enseignement public, obligatoire et gratuit pour tous jusqu’à 16 ans mais fait des concessions aux catholiques au nom de la démocratisation de l’enseignement. Quelques années plus tard, dans un contexte de crise économique, la scolarité obligatoire est prolongée pour tous. En effet, il vaut mieux que les enfants soient à l’école plutôt que sans travail. Mais il faut placer « les bonnes gens » à la bonne place » ! Ceci se remarque dans l’enseignement au-delà de 12 ans, C’est ainsi que sont créés les Athénées de 12 à 18 ans qui profiteront aux enfants de bourgeois, les écoles moyennes de 12 à 15 ans, pour les « petits bourgeois » et le 4e degré pour les enfants d’ouvriers.

Cette école se fonde donc toujours sur des critères de classe. On envisage même quelques bourses pour les « enfants méritants ». On pose aussi les bases de ce qui deviendront les écoles techniques et les écoles professionnelles. Les cercles d’éducation populaire des partis organisent quant à eux, des écoles ouvrières supérieures. À partir de 1945 des compromis s’instaurent entre les partis et les interlocuteurs sociaux tandis qu’est créée la sécurité sociale. En 1950, le gouvernement catholique obtient encore des nouvelles mesures en faveur du « libre », et en 1954, à l’arrivée des  libéraux et des socialistes au gouvernement, c’est la 2e guerre scolaire (1950-1959). Les socialistes acceptent de subsidier le réseau catholique mais le pouvoir obtient un droit de regard dans les différents réseaux.

En 1959 est signé le Pacte scolaire qui consacre la « paix scolaire » et fige la situation pour des décennies. L’enseignement se démocratise davantage et étend la gratuité aux années inférieures du secondaire. Cependant, le Pacte scolaire permet la reconnaissance légale de plusieurs réseaux et les maîtres mots sont : liberté et paix scolaire ! Liberté de choix, et liberté pédagogique, gratuité des
écoles moyennes, initiative de l’Etat de créer ses propres écoles, obligation des cours de religion dans les écoles publiques, les enseignants des écoles catholiques sont payés par l’état, qui couvre également leurs frais de fonctionnement.

On assiste à une explosion des coûts, accompagnée de son corollaire, une politique de rationalisation. Depuis les années 1970, les réformes successives, notamment le « rénové » n’ont pas permis une réelle démocratisation pour toutes les classes sociales ; on a vu zu contraire apparaitre des effets pervers du système : méritocratie et relégation. Après 1973, la société subit une nouvelle crise économique. L’école suit le mouvement en prolongeant la scolarité jusqu’à 18 ans, afin d’éviter un surcroît de chômeurs. En même temps se développe une offensive de l’ultra libéralisme avec de nouvelles mesures dites de rationalisation.

En 1988, la communautarisation de l’enseignement s’accompagne d’une nouvelle offensive de l’ultralibéralisme, avec encore des mesures dites de rationalisation, c’est-à-dire des coupes budgétaires, et une offensive parallèle des catholiques contre la laïcisation de la société.

L’ultralibéralisme est l’ennemi des dépenses en faveur des Services publics et favorise les initiatives privées : on commence à sous-traiter certains services tels le nettoyage et les repas… Après avoir constaté l’échec des tentatives de changement pour éviter la reproduction sociale, on a essayé d’autres réformes : le décret mission, le socle de compétence, les évaluations générales au CEB et dans le secondaire… et maintenant le « pacte pour un enseignement d’excellence » !

Le système belge est déterminé dès le départ par la liberté du choix de l’école et les subsides accordés en fonction du nombre d’élèves, ce qui entraine une concurrence effrénée entre écoles (écoles ghettos, écoles élitistes, concurrence inter réseaux) ainsi que la disparition des sections en pénurie dont les métiers sont absolument nécessaires. Le cadenas du Pacte scolaire empêche des réformes en profondeur.

Ici comme ailleurs, la démocratisation des études est compromise par un système économique qui veut un enseignement à finalité utile pour les employeurs.


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