[Texte de Chronik.be]
Hier soir, comme souvent, je discute longuement avec ma femme. On parle des dérives qu’on observe dans certaines formations de « développement personnel ». Pas toutes, évidemment. Mais assez pour que ça questionne.
Le développement personnel s’est imposé comme la réponse par défaut au mal-être social. Dans les entreprises, les médias, les politiques publiques, on le présente comme une démarche d’émancipation personnelle. Mais si on regarde ce qu’il fait concrètement, c’est autre chose qui apparaît : un accompagnement à l’adaptation. Il ne s’agit pas de changer les conditions qui produisent la souffrance, mais d’apprendre à mieux les supporter.
Depuis 30 ans, les pratiques liées au bien-être sont en plein essor. Méditation, yoga, journaling, jeûne intermittent. À la clé, la promesse d’un bonheur total, d’un esprit apaisé, d’un corps en bonne santé. Le marché s’est constitué dès les années 90, mais c’est dans les années 2010 que tout explose. YouTube voit se multiplier les publications, les coachs et thérapeutes se reconvertissent en influenceurs ou créateurs de contenus sur les réseaux sociaux. Ou l’inverse, des influenceurs et influenceuses se convertissent en « thérapeute ». Le chiffre d’affaires atteint 4400 milliards de dollars par an, avec un secteur en pleine expansion qui séduit un public toujours plus vaste, porté par l’engouement pour le self care, la culture New Age ou la quête de la meilleure version de soi.
Thierry Jobard, sur la chaîne ÉLUCID, parle d’un « bonheur destructeur » pour qualifier ce marché. L’expression est juste. Ce qui se vend sous l’étiquette du bien-être finit par détruire les solidarités, les liens collectifs, la capacité même à penser les problèmes autrement que par le prisme individuel.
La souffrance au travail, la précarité, l’instabilité des parcours ne sont plus lues comme les conséquences de choix économiques et politiques. Elles deviennent des expériences individuelles à traverser, des occasions de croissance personnelle. Ce glissement est discret mais massif. Ce qui relevait du collectif, des rapports de force, des protections sociales, des luttes, est rabattu sur le registre du vécu personnel. Et du coup, les conditions matérielles d’existence disparaissent du champ de vision.
On le voit partout. Des gens épuisé.es par des conditions de vie impossibles à qui on propose des ateliers de gestion du stress, des formations pour apprendre à mieux communiquer leurs besoins, des sessions de méditation. Comme si le problème était qu’ils et elles ne savent pas gérer leurs émotions face à l’absence de logement. Comme si une meilleure hygiène de vie allait compenser un système d’aide sociale qui ne fonctionne plus. La vraie question n’est jamais posée : pourquoi ces personnes se retrouvent dans ces situations ?
Alors que les crises successives s’enchaînent et que le futur peut sembler incertain, les désillusions sociétales et politiques ont tendance à favoriser les pratiques liées au bien-être. Le Bureau du plan publiait en février dernier son rapport annuel sur les indicateurs de développement durable, révélant que le niveau de bien-être des Belges n’avait plus été aussi bas depuis près de 20 ans.
Un marché considérable s’est constitué autour de ce mal-être. Formations en ligne à plusieurs milliers d’euros, stages en présentiel, livres qui se vendent par dizaines de milliers d’exemplaires. Tout promet de débloquer son potentiel, d’aligner ses énergies, de manifester l’abondance. On y convoque la physique quantique pour expliquer que nos pensées créent littéralement notre réalité, que l’univers répond à nos vibrations. Ces références scientifiques détournées donnent une apparence de légitimité à ce qui relève essentiellement de la pensée magique.
Certaines approches partent pourtant de bases sérieuses. Les formations en intelligence émotionnelle et communication peuvent avoir une utilité réelle. Mais quand elles sont détournées, marchandisées, vidées de leur dimension collective, elles deviennent autre chose. L’intelligence émotionnelle se réduit à gérer individuellement son stress au travail plutôt qu’à questionner l’organisation du travail elle-même. La communication devient un outil pour mieux exprimer ses limites personnelles sans jamais nommer les rapports de domination qui rendent ces limites nécessaires. Et ça fonctionne parce que les gens cherchent désespérément des explications à ce qu’ils et elles vivent.
Les formateurs et formatrices occupent une position particulière dans ce système. Ils et elles se présentent comme celles et ceux qui ont compris, qui sont passé.e.s de l’autre côté, qui détiennent les clés. Leur propre réussite, souvent celle d’avoir réussi à vendre du développement personnel, devient la preuve de l’efficacité de leur méthode. Cette posture de « gourou » bienveillant crée une asymétrie : d’un côté, celles et ceux qui savent et rayonnent, qui publient des bouquins à succès, qui accumulent les revenus des formations ; de l’autre, celles et ceux qui souffrent et doivent apprendre, qui paient pour accéder à ces promesses. Le rapport de pouvoir est évident, mais il se drape dans le vocabulaire de l’accompagnement et de la transformation.
Et il y a quelque chose de particulièrement grinçant dans cette dynamique. Un petit nombre de formateurs et formatrices vivent dans une position sociale confortable, parfois excellente. Ils et elles ne connaissent pas les difficultés dont ils et elles prétendent avoir la solution. Ils et elles ne vivent pas la précarité, l’épuisement au travail, l’impossibilité de joindre les deux bouts. Mais ils et elles vendent des recettes universelles, comme si leurs conseils pouvaient s’appliquer à tout le monde, quelle que soit sa situation. Comme si la capacité à se lever à 5h du matin pour méditer ne dépendait pas de savoir si on a dormi dans un logement décent, si on a les moyens de payer le chauffage, si on ne cumule pas deux boulots pour survivre.
Dans ce discours, tout le monde est censé.e pouvoir tirer un enseignement de ce qui lui arrive, quelle que soit sa situation. Comme si la capacité à rebondir, à se reconstruire, à donner du sens ne dépendait de rien d’autre que de la volonté. Or cette capacité n’a rien d’abstrait. Elle dépend directement des ressources économiques, sociales, culturelles dont on dispose. Faire comme si tout le monde était égale devant l’épreuve, c’est masquer ces déterminants et produire une vision complètement faussée du réel.
Pour le capitalisme contemporain, c’est particulièrement utile. L’intensification du travail, la flexibilisation des statuts, l’effondrement des protections collectives créent des tensions permanentes. Le développement personnel permet de gérer ces tensions sans qu’elles débouchent sur des conflits. L’échec devient un problème personnel, le stress une question de gestion émotionnelle, l’épuisement un défaut d’adaptation. Le système, lui, reste hors de portée.
En déplaçant tout vers l’intériorité, le développement personnel dépolitise la souffrance sociale. La colère est redirigée vers le travail sur soi, les réponses collectives perdent leur légitimité. Celles et ceux qui adhèrent à ces discours se laissent bercer par l’illusion qu’un changement de perspective suffit à transformer leur situation. Pendant ce temps, les structures qui produisent leur précarité continuent de fonctionner tranquillement.
Et cette logique a quelque chose de pervers parce qu’elle se présente comme bienveillante. Celui ou celle qui n’arrive pas à transformer sa souffrance en leçon de vie se retrouve implicitement en échec. La souffrance cesse d’être un signal d’alarme collectif pour devenir un défaut individuel à corriger. Cette culpabilisation diffuse maintient l’ordre existant tout en donnant l’impression d’offrir une voie de sortie.
Il ne s’agit pas de rejeter en bloc toute démarche de travail sur soi. Apprendre à mieux communiquer, comprendre ses émotions, développer certaines capacités peut avoir du sens. Le problème apparaît quand ces outils deviennent la seule réponse à des problèmes qui ne relèvent pas de l’individu mais de l’organisation économique et sociale. Quand ils servent essentiellement à rendre supportable ce qui ne devrait pas l’être. Quand ils évacuent toute interrogation sur les conditions matérielles d’existence, sur les rapports de force, sur les choix politiques qui structurent nos vies.
Si vous envisagez de suivre une formation, regardez d’abord la posture de celui ou celle qui la propose. Est-ce qu’il ou elle reconnaît que les difficultés que vous vivez dépassent votre seule responsabilité individuelle ? Est-ce qu’il ou elle prend en compte vos conditions matérielles d’existence ou est-ce qu’il ou elle vend des recettes universelles qui s’appliqueraient à toutes et tous de la même manière ? Méfiez-vous de celles et ceux qui transforment votre souffrance en opportunité commerciale. Méfiez-vous surtout du vocabulaire utilisé : si tout ramène à votre responsabilité individuelle, à votre capacité à changer votre état d’esprit, sans jamais nommer les structures qui produisent les situations, c’est un signal d’alerte. Une formation sérieuse reconnaît les limites de ce qu’elle peut faire face à des problèmes systémiques. Elle n’évacue pas le réel, elle aide à mieux le comprendre et à agir dessus, collectivement si nécessaire.
La question n’est pas de savoir comment mieux vivre les situations qu’on nous impose, mais pourquoi ces situations existent et se multiplient. Est-ce qu’on veut vraiment d’une société où chacun.e doit devenir son propre thérapeute, son propre coach, son propre gestionnaire de résilience ? Ou est-ce qu’on pourrait interroger le système qui produit autant de souffrance qu’il faut ensuite apprendre à gérer individuellement ? Et voir comment agir collectivement pour changer ce système s’il ne nous convient pas. Tant qu’on évitera cette interrogation, le développement personnel continuera de jouer son rôle : stabiliser un système qui produit lui-même les souffrances qu’il prétend aider à surmonter.


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